« La seule façon de survivre est de trouver de nouveaux moyens de dessiner la carte de l’existence » *

* Citation tirée Fièvre d’ombres de Karen Marie Moning

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Avertissement :

Cet article n’a rien à voir avec ce que je publie habituellement sur le blog. D’habitude, je ne parle que de lecture et cet article sera probablement l’article le plus personnel que j’aurai écrit. Je me suis demandé si j’avais raison d’écrire un tel article, j’ai regardé si je pouvais écrire sur un autre site mais je n’en ai pas trouvé qui m’allait et je n’ai pas envie de m’inscrire sur un forum pour y poster un message. En plus, ce n’est pas de l’aide que je recherche, je veux juste un espace ou un article pour parler. Un espace qui restera plus longtemps qu’une conversation avec quelqu’un, qu’une feuille de papier, quelque chose que je vais pouvoir garder. Parler fait du bien. Je me dis aussi que c’est possible qu’une personne qui vit une situation semblable tombe sur cet article et se sente moins seule. Certes, sur ce blog, je chronique de façon aléatoire mes lectures mais c’est mon espace personnel. Sachez juste qu’à travers cet article, je ne recherche pas de la compassion ou du soutien, j’ai juste envie de parler et de dire justement des choses que je ne dis pas dans la vraie vie de peur de blesser, d’être incomprise.

 

Il y a 4 ans, le 23 mai 2010, je vivais la pire journée de ma vie. Je m’en souviendrais toujours. C’était un dimanche très ensoleillé, j’étais en pleine révision de mes oraux pour le BTS. C’était le début de l’après-midi et après avoir passé une paire d’heure à réviser, je m’étais décidée à lire sous le soleil dans le jardin. Un dimanche parfait quoi ! Le téléphone a sonné, j’ai répondu, ça a raccroché. Je me suis dit que c’était une amie à ma mère (le numéro ressemblait au numéro d’une de ses amies). Avant de prendre mon livre et un verre, je fais un tour sur Internet. Mon portable a sonné, c’était mon père, j’ai trouvé bizarre qu’il m’appelle en journée mais bon. Il m’a demandé comment j’allais et j’allais très bien. Bon, j’étais en plein examen, je ne savais pas ce que je faisais en septembre (fac, licence pro, recherche d’emploi) mais j’étais de bonne humeur ! Il m’a aussi demandé ce que faisait ma mère (elle faisait la sieste) et sans transition, il m’a dit qu’il avait une mauvaise nouvelle à m’annoncer. Là, mon cerveau s’est mis en mode « réflexion intense », j’ai eu le temps de formuler des tas de pensées en une seconde. Je me suis dit « est-ce qu’il est arrivé un truc à Papy ou Mamy ? un accident ? ». Bizarrement, j’ai le souvenir d’avoir eu le temps d’angoisser pour la suite de la conversation mais je me souviens pas avoir pensé à un décès.

« Ton petit frère est mort » Cinq mots. Prononcés d’une traite. Un choc. Jamais je n’aurais pensé, imaginé, rêvé que la première personne que j’allais perdre allait être mon petit frère, le petit dernier de la famille, celui qui allait fêter ses 3 ans en aout 2010. Jamais. Après cette phrase, j’ai rien dit, je ne pouvais rien dire et puis qu’est ce que je pouvais dire ? J’avoue aussi que pendant un dixième de seconde, j’ai cru à une blague tellement ça me semblait irréel. Devant mon silence, mon père m’a demandé « ça va ? » Mon père qui venait de m’annoncer la mort de mon frère et de son fils me demandait si j’allais bien. J’ai répondu d’une voix étranglée que oui et d’un côté, c’était la vérité, j’étais en vie, en bonne santé. J’ai réussi à prononcer « comment », il m’a expliqué et j’ai été rassurée sur le fait que mon frère n’avait pas souffert et n’ait rien vu venir. On m’a déja conseillée de retenir les points positifs d’une journée même quand elle nous semble mauvaise ou banale, qu’un point positif, ça peut être un détail. Pour cette journée, j’en ai trouvé qu’un, c’est ça, que mon frère ne s’est aperçu de rien. Tout le monde n’a pas cette chance. Combien d’entre nous aimerait mourir dans leur lit ou en faisant quelque chose qu’ils aiment ? Ne pas voir la mort arriver ? Être vivant et heureux dans l’instant et partir l’instant d’après ? Tout le monde, je pense.

Les heures qui ont suivi cette conversation téléphonique sont floues. Juste après avoir raccroché, je suis allée réveiller ma mère, je lui ai dit et j’ai dû régresser de 15 ans, j’avais besoin d’une mère, de ses bras, de sa chaleur et j’ai pleuré comme un môme. Ensuite, mon cerveau a mis mon corps en mode automatique. Je faisais quelque chose sans avoir vraiment conscience de le faire. Mes grands-parents maternels sont venus pour rester avec nous, on a appelé ma petite sœur qui passait le week-end chez son copain. Là aussi, je me souviendrais toujours de cette image, de ce moment où ma sœur a appris. Puis on a attendu, on était tous les 6 dans le salon autour de la table basse en silence même si ce dernier était brisé de temps en temps. Je ne pleurais pas. Trop de sentiment d’irréel. Et puis, j’entendais les cris des enfants des voisins, les oiseaux qui chantaient. Le soir, je me suis couchée avec un sentiment d’incertitude, j’avais rêvé ou non ? Mon père vivant à 2h de chez ma mère, mon quotidien n’avait pas encore été changé. Mais le lendemain, aucun doute n’était permis puisque ma mère nous a emmené ma sœur et moi chez notre père. Tout au long du trajet et au fur et à mesure que notre destination se rapprochait, j’avais un serrement à la gorge et au ventre qui gagnait en sécurité. On est arrivées chez mon père. Je ne vais pas rentrer dans les détails mais quand j’ai vu mes proches tantôt en larmes, tantôt la voix brisée, j’ai eu mal, très mal. Faire son deuil, c’est difficile parce qu’on souffre mais on voit également ceux qu’on aime souffrir et on se sent impuissant face à ça. Du matin des funérailles, l’image la plus marquante que j’ai gardé est celle de mon père me disant quelque chose, je ne sais plus ce qu’il m’a dit mais je me souviens des larmes dans ses yeux. Ça se voyait qu’il faisait un effort, il tenait pour ma belle-mère. Mon père n’a jamais été un sentimentaliste et ces larmes m’ont fait mal. En plus, je ne pouvais rien dire. Certes, il y a des choses qu’on peut dire à quelqu’un qui a perdu un proche mais ne dites pas ça quand ça vient d’arriver. La seule chose à faire, c’est d’écouter et d’être là mais c’est aussi quelque chose qui nous rend impuissant. Quand je suis arrivée chez mon père, j’ai aussi fait le choix de dire au revoir à mon petit frère. Un choix que j’aurai pu regretter mais ce n’est pas le cas. C’est vrai que j’ai craqué quand je l’ai vu. J’ai craqué parce que j’avais réalisé. C’était réel. Mon petit frère d’ordinaire hyperactif, à courir partout, était inerte sur son lit, avec un petit sourire sur son visage. Je l’ai trouvé beau, je lui ai pris la main, je lui ai dit mon premier au-revoir et je suis sortie de sa chambre.

Le soir, mon père m’a demandé si j’avais envie de dire quelque chose à la messe et comme j’avais préparé un texte, je l’ai montré à mon père et ma belle-mère. Ils l’ont aimé. D’ailleurs, l’an dernier, mon père m’a dit qu’il avait été fier de moi ce jour là. Je suis aussi fière de moi. Moi, la fille timide qui n’aime pas parler en public, j’ai lu un hommage à mon frère devant une église remplie de monde. J’ai dû puiser toute ma force pour ne pas avoir la voix étranglée mais j’ai réussi. Le jeudi quand je passais devant mes professeurs pour mon BTS, j’étais stressée mais sans plus. Je regrette de ne pas avoir gardé de copie de ce message. L’original se trouve sur le cercueil dans le caveau familial. Je regrette parce que si je me souviens de certaines phrases, j’en ai oublié beaucoup.

Après, les funérailles, je suis retournée sur Toulouse et c’est tard le soir que j’ai pleuré. Seule cette fois-ci. Pour la première fois, il y en eu d’autres et sûrement encore. Les mois qui ont suivi ont été assez difficile surtout quand j’allais chez mon père. D’un côté, ma petite sœur de 4 ans était très contente de nous avoir avec elle, de l’autre mon père luttait pour tenir et ma belle-mère n’était pas vraiment là. Il y avait aussi mes grands parents et ma sœur qui était dans le même cas que moi. Les mois ont passé et finalement les années. Le premier Noël a été difficile. Aujourd’hui, ça fait 4 ans. C’est peu et beaucoup en même temps. Maintenant quand j’ai mon père au téléphone, on parle normalement mais je sais qu’il y a des jours sans. Quand je vais le voir, il y a des jours où l’ambiance est plus morose que d’autres.

Je pense avoir fait mon deuil en 4 ans. Mon petit frère me manque et je me demande souvent ce qu’il ferait maintenant, quelle relation j’aurais avec lui. Je pense à lui très souvent mais je pleure peu à son sujet, j’aime en parler avec ma sœur (je n’en parle pas avec mon père et c’est assez difficile avec les gens qui ne font pas partie de la famille, les gens qui n’ont pas vécu ça), il y a des jours où j’ai la gorge nouée mais la plupart du temps, je peux en parler sans ressentir une douleur physique. Et comme l’a dit Andrea dans The Walking Dead  » Pain doesn’t go away. You just make room for it »

Il y a  1 an, c’est mon grand-père paternel qui est mort, j’ai été triste mais ce n’était pas pareil que pour mon petit frère. Mais les funérailles ont été dures aussi et c’est quand ils ont réouvert le caveau que j’ai compris que la perte d’un proche était une blessure qui ne disparaissait jamais complètement, qu’on fait avec la plupart du temps. On apprend à faire de la place pour ses sentiments, à avancer. Au début, on se force à sourire et puis, on sourit par habitude et arrive un moment où on a envie de rire, de se sentir bien et il y a des moments où on a envie de crier, de pleurer et c’est normal. Pour se relever, on doit tomber, c’est normal.

Il y a aussi les « et si ». Et si j’avais été là ce jour là et si j’avais pu empêcher la chose d’arriver ? Et si j’avais été témoin, comment aurais-je vécu mon deuil ? Je pense que mon deuil a été facilité par le fait que je ne vis pas chez mon père, que lorsque j’y allais, j’emmenais un peu d’oxygène à ma famille. Je suis aussi inquiète pour ma petite soeur. Elle était là quand c’est arrivé même si elle n’en a pas mesuré la chose sur le moment. Aujourd’hui, c’est une petite fille de 8 ans très sociable, imaginative, qui n’aime pas vraiment l’école sauf pour les copains et parfois un peu peste. ^^ Elle semble normale mais elle s’en souvient. Comment sera t’elle plus tard ? Est-ce que ses souvenirs se sont dissipés ou as t’elle une image gravée dans la mémoire ?

En 4 ans, j’ai aussi eu le temps de réfléchir à la vie, à la mort, à la question de l’après. Pour l’après, je ne me suis pas encore décidé. D’un côté, j’ai envie de croire à un Paradis pour mes proches, j’ai envie qu’ils retrouvent leurs proches après. De l’autre, je me dis que cette histoire de Paradis peut être une histoire pour repousser les choses qu’on a à se dire, pour ne pas vivre vraiment. Et si au lieu d’un Paradis, d’un au-delà, d’une réincarnation, les religions ou les croyances nous disait qu’il n’y avait rien après la mort, que la mort c’est la fin. Que ce n’est même pas le Néant pendant l’éternité mais rien puisque vous n’existez plus alors peut-être qu’on profiterait de chaque bon instant de la vie. J’ai aussi réfléchi sur Dieu. Je n’étais pas croyante au départ, je ne crois pas en Dieu aujourd’hui. Du moins pas le Dieu du christianisme. Je me demandais comment ce Dieu pouvait faire mourir des enfants et laisser vivre des monstres. Au final, j’en ai conclu qu’il y avait bien une entité supérieure, quelque chose de plus grand que nous mais qu’il s’agit d’une entité qui est autant capable de faire le bien que le mal, que c’est un dieu et que nous ne sommes que des fourmis par rapport. Qu’on peut prier pour cet entité mais qu’au final, c’est à nous de nous en sortir. S’il y a un dieu, je pense qu’il est plus occupé à nous regarder vivre et parfois à jouer avec nous qu’à nous entendre et exaucer nos prières. J’aurais pu être athée, ne croire en rien mais je pense qu’il y a des choses dans le monde, qui ne s’explique pas. Des petites choses qui font la beauté du monde mais qui ne peuvent être décrites scientifiquement. Le jour des funérailles, j’ai suivi un papillon blanc. Je ne pourrais pas expliquer ça mais j’ai souri en moi en suivant ce papillon. Quelques temps après, je lisais un recueil de contes irlandais où j’apprenais que les papillons était un symbole de l’âme et pas seulement chez les irlandais. Une nuit, j’ai aussi rêvé de mon petit frère où il me disait qu’il allait bien. Le lendemain, je n’étais pas triste, j’étais rassurée. D’ailleurs, cette page décrit très bien ce que j’ai ressenti pendant mon rêve et au réveil. Ce sont des choses comme ça qui font que je crois en quelque chose de plus.

Outre que la vie pouvait s’arrêter brusquement, j’ai appris une chose. Il est primordial de savoir profiter des petites choses et des petits plaisirs de la vie. La règle Enjoy the little things de Bienvenue à Zombieland peut faire sourire mais c’est une vraie leçon de vie. Il y  a aussi un épisode des Simpsons où Lisa explique à Bart que la vie peut souvent être banale mais que la chose était de savoir repérer ces petits moments qui transforment une journée « métro-boulot-dodo » en une bonne journée. Ces petites choses peuvent prendre beaucoup d’aspect. Un compliment, un sourire, une chanson, une conversation ou tout simplement le chant des oiseaux. Il s’agit en fait du moindre truc qui « illumine » votre journée. Quand je dis que c’est primordial d’en profiter, c’est tout simplement parce que les conséquences des drames de nos vies sont plus lourdes que celles de nos bonheurs (mariage, naissance, etc …) et qu’il est important de savoir voir le bon côté des choses pour surmonter les moments difficiles. Avoir la vie de ses rêves ou accéder au bonheur sont des choses très difficiles (même quand on sait quelle vie on veut avoir) mais si on arrive à profiter de ces petites choses, c’est déjà beaucoup. Si jamais une personne en deuil lit un jour cet article, je lui dirais de pleurer si elle en envie, de ne pas culpabiliser si les larmes ne veulent pas venir, d’en parler si elle veut, de prendre autant de temps qu’elle veut pour pleurer et de se dire que nos proches disparus sont bien là où ils sont, qu’ils désirent nous voir heureux, que la vie continue différemment de ce qu’on a connu, que la douleur diminue avec le temps et comme on dit, qu’après la pluie vient le beau temps. Et heureusement ou malheureusement, au fond, la vie, c’est un cycle qui se répète. On traverse des épisodes de mauvais temps puis de beau temps, à nous de savoir tirer le maximum des bons moments.

 

Tu me manques, amuse-toi bien et n’embête pas trop Papy ! Mais n’oublies pas de lui tirer les poils du nez.

Je vous aime. ❤

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5 réflexions sur “« La seule façon de survivre est de trouver de nouveaux moyens de dessiner la carte de l’existence » *

  1. C’est émouvant ce que tu raconte. Et très personnel, c’est vrai, mais universel aussi, car chacun subi cette épreuve tôt ou tard. Ce que j’admire dans ton texte, c’est que tu semble très positive, comme si tu avais accepté cette douleur. Est-ce que tu en parle parce que la date de cet évènement approche?
    La première chanson est magnifique.
    C’est marrant (le mot est mal choisi) que tu écrive un tel article maintenant. Ma mère est morte le 9 juin, il y a trois ans, et je suis en ce moment même dans une période assez émotive. Que tu partage ton ressentit me fais sentir moins seule.
    Merci.

    • Oui j’en ai parlé parce que c’était la date anniversaire hier mais ça faisait aussi un moment que je voulais en parler à plus grande échelle. Hors du cercle privé, c’est pas facile et sur la toile, il y en a une sorte d’anonymat. Dans la vraie vie, ce qui est difficile, c’est quand je rencontre de nouvelles personnes, qu’on en vient au sujet des frères et soeur, je ne parle pas de mon frère de peur de plomber l’ambiance et après les occasions sont rares.

  2. Je te remercie de ce texte. A travers ton expérience, tu as su mettre des mots sur des sentiments. J’espère qu’il aidera, ne serait-ce qu’un petit peu, ceux qui le liront.

  3. Je comprends totalement le fait qu'il soit plus facile de parler de choses douloureuses sur un blog que dans la réalité, qu'il soit plus facile de se confier à des anonymes (ou à des gens qu'on ne connaît que virtuellement) qu'à des proches.

    Et je ne crois pas en un Dieu tout-puissant qui tirerait nos ficelles, mais je crois à une survie de l'âme et à un autre plan astral (en fait, à plusieurs niveaux de plans astraux). Et je suis complètement d'accord avec la philosophie exprimée dans la dernière partie de ton texte 🙂

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